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«Il y a un véritable avenir pour les femmes en forêt»

«It’s a men’s world». Si ce n’est pas ce refrain de James Brown qu’Aurore Guignard fredonne lorsqu’elle quitte son domicile de Bettens pour se rendre sur son lieu de travail, il colle en revanche parfaitement bien à sa réalité professionnelle, puisque les femmes ne représentent que 1% de l’ensemble des forestiers-bûcherons. Cette Vaudoise de 28 ans, employée par la Ville de Lausanne, a toutefois su s’imposer dans ce monde masculin, qu’elle fréquente désormais depuis près de 11 ans. Point de vue féminin sur un «métier d’homme», mais qui a vraiment de quoi séduire ces dames...

Cela fait maintenant 11 ans que vous êtes bûcheronne-forestière. Est-ce que cela ressemble vraiment au métier que vous rêviez d’exercer quand vous avez débuté votre carrière?  

Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seconde! C’est un métier de passion, avec son lot d’adrénaline, qui me convient parfaitement. La forêt représente l’amour de ma vie, le lieu où je me sens la plus heureuse!
 

Quelle est votre activité préférée?

Le bûcheronnage. Et cela tombe bien, puisque la coupe des arbres représente notre activité principale. Nous nous y adonnons en automne, en hiver et un peu au printemps. C’est exaltant, car nous utilisons de grosses machines, comme le tracteur de débardage, et nous sommes en équipe. Il s’agit en outre de l’une des activités les plus physiques que nous ayons à faire, et j’adore ça.

Dans cette profession où l’engagement physique est très important, la différence de force entre les hommes et les femmes représente-t-elle un handicap?

En tant que femmes, nous avons effectivement une puissance musculaire moins grande que nos collègues masculins. En revanche, si on possède un mental fort, le corps suit. Je pense avoir prouvé qu’avec de la volonté et de l’expérience, on peut repousser ses limites. D’autant plus qu’à mes débuts, je n’avais pas le physique de l’emploi, puisque je pesais 90 kg!

Vous avez donc une volonté de fer...

Merci. Après 11 ans de carrière, je sais qu’au plus profond de moi, j’ai toujours ce besoin de légitimer ma présence parmi mes collègues, même si je suis parfaitement intégrée. C’est dans ma nature. J’ai toujours été à 300% afin d’acquérir leur respect, ce qui, je pense, est chose faite. Je suis d’ailleurs même allée quatre ans dans le privé, qui a pour réputation d’imposer des charges de travail plus lourdes qu’au sein des communes.

Malgré tout, vous êtes-vous déjà sentie limitée dans certaines tâches?

Parfois. Par exemple quand je tourne le bois d’un arbre ayant un très grand gabarit. Mais lorsque mes collègues voient que je suis en difficulté, ils viennent m’aider. L’entente est excellente, nous formons une grande famille. Je me rends aussi compte que je suis plus rapidement fatiguée qu’eux, mais dans ce cas, je ne lâche rien.

Que répondez-vous à ceux qui disent que forestier-bûcheron, c’est un métier d’homme?

Que je suis la preuve vivante que ce n’est pas le cas! Soyons franc, c’est un milieu très masculin, comme le prouvent les statistiques, mais je pense qu’il est en train d’évoluer. Grâce aux nouvelles générations, les mentalités changent progressivement, et nous sommes aujourd’hui nettement mieux acceptées que par le passé. Je suis donc convaincue qu’il y a un véritable avenir pour les femmes en forêt.
 

Voyez-vous des avantages à être une femme?

Nous avons certainement une sensibilité un peu différente que celle des hommes. Pour ma part, elle s’exprime par un fort attachement à mes collègues et une attention toute particulière portée aux animaux de la forêt. Je suis en outre très soigneuse avec mon matériel. Mais pour moi, le plus gros avantage, c’est d’être en mesure de susciter une admiration particulière auprès de la grande majorité de mes collègues. Ils me rappellent parfois que beaucoup d’hommes n’arriveraient pas à faire ce que je fais. Comme mon parcours n’a pas toujours été rose, c’est d’autant plus gratifiant d’entendre cela! 

Avez-vous, à un moment donné, pensé à arrêter?

Jamais, car j’ai toujours su que c’était le métier que je voulais faire, et ma mère m’a toujours soutenue. Petite, j’adorais être en forêt, y construire des cabanes. En deuxième année d’apprentissage, nous avons fait un échange de quatre mois avec les apprentis qui travaillaient en montagne. C’est à ce moment que j’ai eu une sorte de déclic. L’équipe dans laquelle je me suis retrouvée a senti ma motivation. Elle m’a formée et a pallié mon manque de confiance en moi.

Maintenant, vous voyez la vie en rose, comme votre t-shirt...

On peut le dire.

Mais ce rose, est-il bien règlementaire?

Nous avons l’obligation de porter des couleurs qui se voient en forêt, soit du jaune, de l’orange ou du rouge. Comme le rose est également très visible, ma hiérarchie m’a autorisé à en porter. Autrement, j’ai les mêmes chaussures ou pantalons que mes collègues.

Vous avez également les ongles peints.

Cela m’évite de les ronger! Il s’agit là de l’une des rares touches féminines que je m’autorise au travail. Par contre, quand nous faisons des soirées entre collègues, je mets des talons et des jupes. J’aime bien jouer avec cette dualité: battante et pas timide pour un sou au travail, et plus romantique et sensible dans ma vie privée.

Comment vous comportez-vous avec vos collègues?

Je suis tout simplement moi-même. C’est peut-être la part masculine qui est en moi qui s’exprime, mais cela ne me dérange pas d’être sale, de travailler sous la pluie, etc. Il faut dire qu’une fois en forêt, les apparences ne comptent plus, on est uniquement jugé sur son travail.

Question terre à terre: comment faites-vous quand vous devez vous changer?

Depuis deux ans, à savoir mon arrivée dans l’équipe de la Ville de Lausanne, j’ai la chance d’avoir un vestiaire rien que pour moi. Cela dit, à l’époque où je devais le partager avec mes collègues, faute d’infrastructures, cela n’a jamais été un problème.

Dans les vestiaires ou à la pause, on imagine que vous avez assisté à des discussions très viriles. Est-ce parfois compliqué à gérer?

Je n’ai pas souvenir de m’être sentie une fois mal à l’aise. L’important, à mon sens, est d’intégrer les conversations, de ne pas prendre ses distances.

En avançant en âge, on peut imaginer que cela deviendra de plus en plus dur physiquement. Comment voyez-vous votre futur?

Beaucoup de mes consœurs deviennent garde forestière après leur apprentissage. Personnellement, je n’ai jamais été intéressée. D’une part, il y a une charge administrative qui oblige à passer pas mal de temps au bureau, et, d’autre part, je veux garder le contact avec ma tronçonneuse. De fait, je m’impose une bonne hygiène de vie, notamment en pratiquant la natation et l’escalade. Je vais aussi chez le masseur pour qu’il me remette le dos en place quand c’est nécessaire. Tant que tout va bien, je ne pense pas à changer de carrière. Mais qui sait, peut-être qu’un jour, le plus tard possible, je me tournerai vers le métier de machiniste.

A l’aune de votre expérience personnelle, quel conseil donneriez-vous aux filles qui seraient tentées d’emprunter la même voie que vous? 

De foncer, car il s’agit vraiment d’un métier magnifique!

Propos recueillis par Frédéric Rein

Aurore Guignard
Aurore Guignard